Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /2009 15:44

 

Les couleurs du jour

Souvent la tristesse prenait le dessus. Je regardais mon existence bouchée de toute part, mentalement je comptais les derniers sous qui me restaient et recalculais combien de temps je pourrais tenir, 15 jours, 21 peut-être. Je pensais à moi avec une sévérité extrême : mon absence de talent et mes livres mort-nés, mon manque de courage et la perte de Julie, mon besoin enfantin d’être réconforté, reconnu.

 

Si je ne me suis pas suicidé alors c’est que j’habitais Nice. Je sortais dehors écouter le chant de la ville, sentir l’odeur de la mer, admirer les couleurs du jour. Je savais alors que la bataille valait le coup d’être livrée et me reprenais en main.

 

 

Le grand vestiaire

En passant rue Magenta à Nice, on pouvait voir à travers les vitres fumées les silhouettes des petits rats de l’opéra qui se changeaient. Je séchais l’école afin de rester là tout le jour. Voir ces ombres blanches et roses, ces mouvements de bras en tous sens, deviner les rires, une bagarre, la précipitation, me remplissaient d’un trouble érotique si fort que je manquais plus d’une fois de m’évanouir. Dans le grand vestiaire de l’opéra les corps se mélangeaient en un melting-pot fantasmé, une orgie en illusion d’optique. Je vivais dans un rêve d’un érotisme si sauvage et si absolu que sa simple évocation me fait aujourd’hui encore trembler de pied en cap.

 

Vingt ans plus tard, lors de la libération de la ville, le directeur nous fit faire une visite complète de l’Opéra. J’appris alors que le grand vestiaire devant lequel j’avais tant rêvé enfant était celui des garçons. Ma sexualité en a été tant détraquée qu’il n’est guère étonnant que je sois devenu écrivain.

 

 

Lady L.

Je savais que je la ferais souffrir mais Lady L. m’avait tant et tant tanné que je ne pouvais plus reculer. Je devais tout lui avouer aujourd’hui.

Pourtant quand je la vis dans sa chambre au milieu de sa collection de souvenirs du tsar, assise à son secrétaire écrivant sans doute à M. Gaston Deferre ou à M. François Mauriac pour leur exposer ses vues sur le rayonnement de la France, quand je la vis ainsi si pauvre et si belle, mon cœur se serra de tendresse. Je me détestais pour la peine que j’allais lui faire. Tel Judas, je la pris par les épaules et l’embrassais. Je me dégageais pour éviter son habituelle caresse dans les cheveux et lui avouais tout d’un trait : « Ma petite maman chérie, surtout ne crie pas, je vais épouser Lady L. »

 

 

La tête coupable

Jamais depuis que j’étais à Londres je n’avais été en proie à une telle colère patriotique. Mers el-Kébir, le ratage de Dakar ou le sabordage de la flotte m’auraient presque trouvé froid en comparaison. Mais savoir que Juillet, cet épicier à demi-collabo, ce gras du bide, ce casse-bonbon épique, avait osé envoyer un bouquet de roses et une déclaration en alexandrin à la femme du Général me remplissait d’une colère sacrée et terrifiante. Même si j’étais certain que Madame Yvonne n’accorderait pas plus d’attention à ses mauvaises rîmes qu’Eisenhower au dessin folklorique des toitures franc-comtoises, je brûlais de voir la tête coupable tranchée vive et promenée dans un carton à chapeau d’un bout à l’autre de l’Europe libérée.

 

 

Gros-Câlin

Lorsque j’arrivais sur place, les paras de Massu avaient « sécurisé » le secteur, euphémisme militaire pour dire que tous les paysans arabes du coin avaient été fusillés.

-        Bienvenu à Gros-Câlin monsieur le Professeur. Conformément à vos instructions nous avons commencé à fouiller les ruines.

-        Parfait colonel, je vais dans ma tente, prévenez moi dès que vous trouvez quelque-chose.

 

Ils la trouvèrent vers minuit, la dague de Salomon, enterrée précisément là où l’indiquait le texte d’Averroès déchiffré par mes soins. Les soldats étaient silencieux ; fascinés par l’aura de force qui se dégageait de l’objet millénaire et sa promesse d’immortalité. Je saisis la dague et l’enfouis sous mon manteau.

La brute de colonel s’avança vers moi :

-        Cet objet est la propriété de la France, Professeur.

-        N’oubliez pas que c’est moi le seul responsable de cette mission. La puissance de cette dague dépasse tout ce que vous pouvez imaginer, alors mieux vaut que vous ne vous en occupiez pas. Je rentre en métropole sur le champ en prenant un de vos avions. Je piloterais moi-même.

 

Si tout allait bien, dans quelques heures, cette guerre sordide, ce pays vieillissant, ces soldats à la bêtise de taureau seront loin derrière moi. Oui, dans quelques heures la prophétie de la dague sera réalisée. Immortel et tout puissant, je serais un être de lumière volant dans l’éther céleste, parmi les anges, mes semblables.

 

 

Benoît

atelier « Jetons l’encre »

Jeudi 12 novembre 2009

Par Jetons l'encre - Publié dans : 2009 - 2010 Espace de la gare - Communauté : Partage
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